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Le Corps mis à nu

Le Corps mis à nu

Ariane Martinez

Les métamorphoses du corps en mouvement

Maureen FLEMING (USA), Eros

 

À l’âge de deux ans, Maureen Fleming subit un grave accident : alors que sa mère conduit une voiture dans laquelle elle est assise, un homme à vélo surgit devant le véhicule ; un coup de frein brusque projette l’enfant à travers le pare-brise, et lui brise un disque des vertèbres cervicales. La petite fille apprend spontanément à soulager ses douleurs en effectuant des contorsions lentes. Devenue adulte, elle refuse l’opération qu’on lui conseille et l’aide médicamenteuse pour privilégier des mouvements thérapeutiques. Elle commence une formation en danse classique, puis se tourne vers le Butô, qu’elle apprend auprès de Min Tanaka et de Kazuo Ohno. Maureen Fleming produit ainsi une synthèse du mouvement « des extrémités » propre à la danse classique, et du mouvement « interne » de la danse orientale, source d’« énergie régénératrice »1. « L’image de la fleur dans Eros, explique-t-elle est une image favorite de Kazuo Ohno : le corps est une fleur. La tige pousse dans la colonne vertébrale. Vous voyez la fleur devant vous et elle s’ouvre dans l’espace… et ça devient l’assistance. »2

 

Eros, joué à Mimos en 1996, a été créé en 1991. Si elle l’a parfois joué aux États Unis avec le danseur Yoshito Ohno (sous la forme d’une alternance de soli), Maureen Fleming l’a tourné seule en Europe3. Le spectacle évoque le mythe d’Eros et Psyché, mais plutôt que d’en faire la narration, l’artiste met l’accent sur sa portée : Eros représente pour elle l’énergie vitale, et Psyché les visualisations transformatrices. La danseuse incarne une série de métamorphoses liées à l’évolution de la vie sur terre. La performance Axis Mundi, en partie reprise dans Eros, s’inspirait déjà d’un texte écrit par Rûmî (poète persan du XIIIe siècle) qui brasse les notions de métamorphose et d’évolution :

 

J’ai vécu 100 000 ans comme un minéral. Je mourus comme minéral et devins une plante, et jevécus 100 000 ans comme plante. Et je mourus comme plante et devins un animal. Et vécus 100 000 ans comme animal. Et mourus comme un animal et devins un humain : Regarde tout ce que j’ai perdu en devenant un humain.4

 

Par ses mouvements lents, la danseuse évoque en effet la rigidité de la pierre, la croissance des végétaux, la gestation d’un être dont on ne sait s’il est animal ou humain. La nudité de Maureen Fleming n’a pas de caractère érotique, elle est « statuaire mobile »5 : « Quand vous mettez vos vêtements, vous portez une étiquette qui vous identifie à une époque, un endroit, un sexe. Une âme n’a aucune de ces enveloppes »6, explique l’artiste, qui aspire à devenir un être générique capable de transcender les différences de sexe ou de nationalités, et de tendre à l’universalité. Elle met l’accent sur la spiritualité, et ses postures évoquent aussi bien certaines divinités indiennes que l’imagerie chrétienne.

 

 

La nudité comme provocation complice

LA RIBOT (Espagne), Au secours ! Gloria !

 

Née à Madrid, Maria Ribot a une formation en danse classique, moderne et contemporaine. Après avoir été danseuse et chorégraphe au sein du groupe Bocanada Danza, qu’elle fondé avec Blanca Calvo (1986-89), elle se fait nommer La Ribot et entame une série de performances, en salle et dans des galeries d’art, notamment en Angleterre, en France et en Suisse.

 

Dans Au secours, Gloria, pièce courte de cabaret créée en 1991, La Ribot invente un style qu’elle imposera ensuite dans 13 pièces distinguées (créées en 1993-94, jouées à Mimos en 1997), et Encore plus distinguée (créée en 1997, Prix Mimos 1999) : des actions performatives courtes (3 à 10 minutes), laconiques, qu’elle exécute en solo, souvent nue, avec des objets quotidiens (vêtements, chaises), et où le rapport au public tient un rôle essentiel7. La provocation y côtoie l’ironie, la simplicité des gestes n’annule pas leur mystère. Dans Au secours, Gloria, au rythme de la sonate n°22 de Beethoven, La Ribot joue avec les codes sociaux et les attentes du spectateur : après avoir incarné une femme nerveuse, incapable de parler au micro, elle retire plusieurs couches de vêtements excentriques et variés, avant de basculer dans un autre cliché du féminin : celui de la strip-teaseuse effeuilleuse. L’humour et la parodie s’affirment, notamment dans le retrait de quatre paires de bas, puis de sept culottes censées retarder et accroître le plaisir voyeur des spectateurs. Enfin nue, après avoir jeté son soutien-gorge d’un geste de diva lasse, penchée en avant comme le penseur de Rodin, elle s’offre et se refuse aux regards, jambes et bras croisés. La Ribot dit vouloir travailler avec un corps « complètement nu de sens »8 : Au secours, Gloria peut ainsi être lu comme une tentative de se débarrasser des projections sociales sur le corps féminin, notamment ceux créés et entretenus par le vêtement et l’attitude, en outrant les stéréotypes pour en révéler la vacuité. Une fois nu, le corps ne livre pas en pâture ses attributs sexuels : il révèle la force d’une personnalité prête à s’exposer sur scène.

 

 

Nudités burlesques

Théâtre Blanc / Bile Divadlo (République tchèque), Toi, skieur !

 

Le Théâtre Blanc est une troupe d’amateurs (dont les membres sont médecin, ingénieur, laborantin en radiologie…), créée à Ostrava en République tchèque au début des années 1980, et qui a participé à des festivals importants comme celui de de Pilsen. La compagnie organisait dans les années 2000 un festival nommé « Quelque part quelque chose ». En 1999, elle se produit en France, avec Toi, Skieur !, dans les festivals de Mimos (le spectacle est joué en extérieur au Parc Gamenson) et à Chalons dans la rue. Elle revient à Mimos en 2002 avec Toi, skieur ! (en salle cette fois) et Le coq rouge s’est envolé du ciel.

 

Toi, skieur ! est l’adaptation au théâtre d’un album de dessins humoristiques et fantastiques de Martin Velíšek, Skieurs, publié par Argo, en République Tchèque. Dans la préface de cet ouvrage, Karel Cisar explique : « L’homme qui met des skis devient un skieur et cette décision le transforme. […] Celui qui ne s’est pas encore déplacé nu sur les montagnes enneigées ne connaît pas encore les plus beaux plaisirs de l’hiver. »9

 

Dans la pièce mimée, ces hommes quarantenaires, ventripotents et velus, nus comme des vers et chaussés de skis, incarnent de façon dérisoire et touchante la futilité et la fragilité de l’être-au-monde. Tout commence par une excursion à ski, en groupe. L’un d’eux meurt : ils se livreront à un rite funéraire, se saouleront, et finiront la soirée assis devant la télévision. En bord de scène, un quatuor à cordes, digne et bien vêtu, interprète les morceaux classiques sur lesquels jouent les acteurs. « C’est un résumé grotesque de l’absurdité de la vie, un rire et des frissons cathartiques, avec une vigoureuse morale bruegélienne »10.

 

Dans l’extrait vidéo, on est frappé par la dimension comique de leur nudité lorsqu’ils dévalent les pistes – créant un environnement fictif de montagnes par leurs mouvements, et à l’aide de simples tables – mais aussi par la tendresse de leurs soins les uns envers les autres, notamment lorsqu’ils passent de la bougie sur les skis de leurs comparses. On oscille entre moquerie et empathie, selon les moments de l’histoire, mais aussi en fonction du contexte culturel : « À Bratislava, des familles entières s’étaient gondolées en les découvrant, rigolos et penauds, au détour d’un parc public. Chez nous, ils sont accueillis par un silence religieux, respectueux et même gêné. “Ils sont si ridicules que ce n’est pas justeˮ, avoue une dame compatissante. »11

 

 

Entre l’athlète et le phénomène de foire

Alexander Vantournhout (Belgique), ANECKXANDER

 

Alexander Vantournhout a une double formation d’acrobate (ESAC Ecole Supérieure des arts du cirque à Bruxelles) et de danseur (P.A.R.T.S Performing Arts Research and Training Studios, école fondée par Anna Teresa de Keersmaeker). Il a déjà participé à plusieurs spectacles et performances lorsqu’il crée en 2014 ANECKXANDER, lauréat du programme Circus next.

 

Ce solo, co-créé avec Bauke Lievens (à la dramaturgie) se présente comme une « autobiographie tragique du corps »12.Son titre, qui mêle le prénom de l’acteur-créateur et le mot anglais « neck », lui a été soufflé par un ami qui s’étonnait de son long cou. ANECKXANDER joue avec deux héritages du cirque : celui du phénomène, qui capte l’attention par ce qu’il est, et celui de l’acrobate, qui étonne par ce qu’il fait. Son corps s’offre à d’autant plus de projections possibles qu’il est nu et rasé, parfois agrémenté de quelques accessoires (chaussures compensées, gants de boxe, collerette de Pierrot) qui lui donnent des allures tantôt infrahumaines, tantôt suprahumaines.

 

Alexander Vantournhout touche et repousse les limites du corps, notamment lorsqu’il travaille sur la répétition-variation de certains enchaînements. Il cherche, dit-il, à « voir ce qui reste de l’acrobatie, quand il n’y a plus d’appui au sol : comme l’indique l’étymologie grecque du mot, un acrobate ne fait rien d’autre que marcher sur ses extrémités. Je cherche à faire de l’acrobatie, mais je n’ai plus d’extrémités ! J’exécute trois fois la même phrase, en ajoutant une difficulté supplémentaire à chaque fois : une fraise autour du cou, des chaussures à plateforme, des gants de boxe…  Ces objets sont d’abord introduits comme un handicap, puis comme une aide »13. À ses yeux, « La nudité est nécessaire, car elle révèle – et accentue – une vulnérabilité du corps. »14. Se dressant, s’avachissant, chutant, s’écrasant au sol, sautant, rampant, il est tout à tour simiesque, reptilien, rapace, larvaire, phallique. Aucune de ses figures ne s’installe suffisamment longtemps pour qu’une identité stable se dessine : s’inventorier revient ici à s’inventer.

 

 


 
Références :
1      Idem.
2      Interview de Maureen Fleming lors du Festival Mimos 1996 à Périgueux, traduite par Annette Lust, rédigée par Yves Lorelle, août 1996, station FM Périgueux-Libertaire, fonds Peter Bu, Bibliothèque nationale de France, boîte 61.
3      Lire à ce sujet la revue de presse en anglais sur le site de la Maureen Fleming Company : http://www.maureenfleming.com/pages/reviews.html
4      Maureen Fleming, dossier de presse, fonds Peter Bu, Bibliothèque nationale de France, boîte 9.
     La notion de « statuaire mobile » est empruntée à Etienne Decroux. Bien que Maureen Fleming n’ait pas de formation aux arts du mime, son travail sur l’immobilité et le mouvement lent, issu du Butô, a des points communs avec certains principes du mime corporel.
6      Maureen Fleming, Programme du spectacle Eros dans « Hommage à la Mama de New York », 11-16 janvier 1996 à la Maison des cultures du Monde, fonds Peter Bu, Bibliothèque nationale de France, boîte 128.
7      Lire à ce sujet Solène Krystkowiak, Performer le(s) corps (féminin(s) : les pièces distinguées de la Ribot (1991-2000), Mémoire de master 2 Arts du spectacle, UFR LLASIC, Université Grenoble Alpes, 2016.
8      La Ribot, propos recueillis par Nathalie Viot, « Disciplinas cruzadas », Journal de l'Institut Français de Bilbao, 1999, p. 42.
9      Karel Cisar, cité par Jacques Ripoche, « Des Tchèques culottés ! », Sud-Ouest, Samedi 17 août 2002, fonds Peter Bu, Bibliothèque nationale de France, boîte 4.
10      Texte de présentation du spectacle, non signé, fonds Peter Bu, Bibliothèque nationale de France, boîte 4.
11      Agnès Dlambard, « Scènes de nu dans les rues de Périgueux », Rubrique Aujourd’hui en France, Le Parisien, 4 aout 1999, Edition nationale du Parisien, fonds Peter Bu, Bibliothèque nationale de France, boîte 4.
12      Présentation du spectacle, non signée, disponible en ligne à l’adresse : http://alexandervantournhout.be/fr/productions/aneckxander-2015/
13      Alexander Vantournhout, in Julie Bordenave, « Laisser voir », entretien avec Alexander Vantournhout et Bauke Lievens pour Mouvement.net, disponible en ligne à l’adresse : http://www.mouvement.net/teteatete/entretiens/laisser-voir
14      Bauke Lievens, in Julie Bordenave, « Laisser voir », entretien avec Alexander Vantournhout et Bauke Lievens pour Mouvement.net, disponible en ligne à l’adresse : http://www.mouvement.net/teteatete/entretiens/laisser-voir

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